« … est toujours sous le choc après qu’un forcené ait fait couler le sang dans l’un des ghettos du sud de la ville.
C’est vers 23h que Malcolm Connelly, un jeune homme pourtant sans histoire, aurait débarqué dans les bas quartiers de la banlieue pour commettre pas moins de cinquante crimes tous plus horribles les uns que les autres. Le jeune homme, armé seulement d’une hache qu’il aurait forgé lui-même, a été arrêté peu après minuit par les forces de police qui se sont vues dans l’obligation de l’abattre. Nous retrouverons plus tard notre envoyé spécial sur place, mais pour l’heure nous recevons le Docteur Blaum, psychologue réputé et auteur d’un livre sur l’influence des jeux vidéo et des jeux de rôle sur la délinquance moderne… ».
L’ambiance urbaine ne l’atteignait plus. Autrefois, il y était sensible. Les senteurs, les sonorités, la vie même l’affectaient. Mais rien n’était plus comme avant. Quelque chose s’était brisé en lui. Il se sentait comme une enveloppe vide. Après un dernier regard par-dessus son épaule, comme pour dire au revoir à son passé, il s’engouffra dans le métro.
« Johnson ! Où est Johnson ?! … Rodriguez ! Va me trouver Johnson ! Roberts ! Je veux les résultats du labo et du légiste ! O’connor ! Vire-moi ces journalistes ! Pas d’interview ! Pas de déclarations ! Rien ! Ils attendront demain matin ! Et fais gaffe à l’autre fouine qui tente de passer le cordon de sécurité ! ».
Il avait beau aboyer ses ordres le plus désagréablement possible, Cricket – l’Inspecteur Cricket, avec une majuscule s’il vous plait – jubilait intérieurement. Des années qu’on se moquait de lui, qu’on lui offrait des chapeaux en fausse peau de raton laveur ou qu’on lui demandait de ne pas craquer ses doigts. Mais aujourd’hui, le monde était aux petits soins avec l’Inspecteur Cricket, et le monde l’écoutait, et le monde attendait son avis et ses ordres. Car c’était son jour de gloire, et il en remerciait ce malade qui avait décidé de faire un carton plein. Même si il aurait pu éviter de faire ça pendant ses congés.
« Et virez moi ces pleureuses publiques de là ! »
Une main rugueuse passa sur des cicatrices, sous un imperméable beige. Il était commercial avant. Le travail manuel n’avait jamais été son fort, et ses mains n’avaient pas eu à en subir les affres. Elle aimait beaucoup ses mains. Grandes, douces, fortes et chaleureuses. Il le savait. Il espérait qu’elle lui pardonnerait les tourments qu’il leur avait fait subir ces dernières semaines.
« Alors, Johnson ? Ton avis ?
- C’est un malade mental, monsieur.
- Merci pour cet avis éclairé, Johnson. Tu n’aurais pas quelque chose que je n’aurais pas pu deviner moi-même.
- Euuuh…
- Accouche.
- Malcolm Connelly était un commercial pour Bob & Jerry. 26 ans, pas de casier. Même pas une petite garde a vue. Il ne buvait pas, il ne fumait pas, il aimait les animaux, il était bénévole pour les sans abris de son quartier et il envoyait régulièrement des sous à ses parents…
- T’es en train de me dire que Captain America a pété un plomb à cause du stress urbain ?
- Euuuh, pas vraiment monsieur… »
Cricket arracha d’un geste rageur le dossier des mains de son larbin. Pas le temps de tourner autour du pot. La ville… que dis-je ! Le monde attendait son avis d’expert sur la question !
Des stations défilaient. Des noms sans importance, sans saveur. Rien de plus que des suites de lettres sans signification maintenant que vivre ne rimait avec rien. Ses yeux rencontrèrent ceux d’une jeune mère afro-américaine qui se démenait avec ses deux gosses. Elle eut un sourire gêné. Il lui rendit un sourire triste. Il se dit qu’en d’autres temps il se serait intéressé à la scène. Peut être même qu’il serait allé l’aider à calmer les deux petites terreurs. Mais c’était en d’autres temps. Aujourd’hui, il se demandait juste si elle allait descendre au même arrêt que lui, et il s’empressa de changer la course de ses pensées. Pas maintenant. Sa contemplation apathique du scrabble des stations était préférable.
« Ha ! Nous y voilà ! Je savais bien que ça me rappelait quelque chose ! Notre homme a donc bel et bien perdu sa fiancée et sa future fille il y a 2 mois !
- J’allais y venir, monsieur.
- Et t’aurais du y venir d’emblé ! Le mobile, nous l’avons !
- Mais…
- Ttttt. Tu ne regardes donc jamais la télé ?
- C’est-à-dire que…
- Et bien, tu devrais ! Ca avait fait du bruit, à l’époque !
- Ah… »
Margaret Begins, jeune blonde du coin enceinte de quelques semaines, avait été retrouvée morte dans une ruelle du quartier star d’aujourd’hui. Elle avait disparu la veille près de son lieu de travail. Une tournante, d’après le médecin légiste. Pauvre fille. Son fiancé, un jeune roux de la ville, avait fait verser des larmes dans tous les foyers, ou presque. Le pays avait partagé la douleur de cet homme, incarnation de la réussite professionnelle et sociale, qui avait perdu une partie de lui ce jour-là. Un festin médiatique qui avait bien duré une semaine. Mais Cricket – Inspecteur Cricket – se souvenait d’un jeune homme bien sous tout rapport. Bien coiffé, bien taillé, bien formé, bien glabre. Pas d’une sorte de clodo qui n’aurait pas vu le rasoir depuis des années.
Troisième changement de ligne, le dernier. La dernière ligne droite avant son destin. Etrangement, lui qui en tant normal était un monstre de stress à la moindre occasion, ne sentait à présent aucune pression monter. Un petit sourire cynique perça. Vide. Il était vraiment devenu vide. De toute émotion, de toute sensation. Un vrai pantin. Il regarda une dernière fois la station qu’il quittait et entra dans son ultime carrosse.
« Enfin, monsieur, ça n’explique pas comment il a pu survivre à son propre massacre.
- Hein ?
- Et bien… Plusieurs témoins confirment que certaines de ses victimes se sont défendues. Il a pris plusieurs coups de couteaux, même des balles, d’après eux.
- Ha ha ha. La drogue, mon jeune ami ! La drogue ! »
Il hacha volontairement chacun de ses mots pour ajouter une dimension experte à son affirmation. Sa gloire !
« La… drogue ?
- Meuuuuh oui. Vous pensez bien qu’il était shooté jusqu’à la moelle. Notre Monsieur Vertu était de toute évidence un toxico. La douleur provoquée par la perte de sa tendre et douce n’a fait qu’accélérer sa descente en enfer. Avec l’aide de l’adro…l’agré…
- L’adrénaline.
- Ouais, c’est ca, l’adrénaline. Bref ! Avec l’aide de l’adrénaline, il a pu se frayer un chemin a travers les rangs d’autochtone, semant la mort et le désespoir, avant de se faire arrêter par un barrage de nos vaillants collègues.
- Oui, vu sous cet angle, ça parait tout de suite plus simple. »
Plus que trois stations. Toujours pas de nervosité. Il se gratta discrètement ses cicatrices. Elles ne le brûlaient que légèrement ces derniers jours, mais la chaleur s’intensifiait maintenant qu’il s’approchait de son heure. Il avait aussi l’impression que sa housse à guitare s’agitait en silence. Il fit jouer la fermeture sur quelques centimètres et passa la main dans l’ouverture. Le froid du métal contrastait avec la chaleur des runes. Une sorte de paix intérieure l’envahit. Il chuchota une litanie. Deux stations.
« Inspecteur !
- Ouais Roberts.
- Le légiste a appelé. Il dit qu’il y a un truc pas normal avec le macchabé.
- Bin voyons…»
Cricket – l’Inspecteur Cricket – ne savait pas comment prendre la nouvelle. D’un côté, il n’appréciait pas du tout les imprévus. D’un autre côté, un petit peu de piment de plus dans SA gloire ne pouvait que faire monter l’audimat.
« Qu’est ce qu’il se passe encore…
- Il a dit qu’il vous envoyait le rapport le plus vite possible, vous verrez par vous-même.
- Mouais. Des nouvelles du labo ?
- Ils envoient aussi leur rapport.
- Grmmmbll »
Ca allait anormalement vite, mais c’était encore trop lent pour l’Inspecteur Cricket. Il allait devoir attendre encore un peu, et il ne voulait pas attendre aujourd’hui. Il n’en avait pas le temps. Le monde attendait, lui, non. Il allait devoir patienter en faisant semblant d’inspecter le terminus sanglant, maintenant qu’il était sur place.
« Johnson !
- Ouimeussieu !
- Qu’est ce que c’est que… ça ! »
Cricket voyait pour la première fois le lieu où le jeune forcené avait été enrayé, et il ne s’attendait pas à « ça ». On lui avait dit que tout s’était fini aussi violemment que le massacre s’était déroulé, et le fait que pas mal de badauds s’étaient assemblés pour former un nuage de moucherons à l’unisson des journalistes ne l’étonnait pas plus que ça. Un rideau de policiers tentait de toute façon de les empêcher tant bien que mal de gêner les spécialistes. Mais ce qui dérangeait l’Inspecteur Cricket n’était pas la cohue – en vérité, il adorait cette hystérie journalistique à son apparition – mais plutôt ce qui se présentait à lui. Le corps avait été enlevé, laissant ses marques blanches policières au sol, mais… mais !
« Il était vraiment nécessaire de marquer CHAQUE bout de Connelly ?!?
- Les stagiaires, monsieur. Les stagiaires… »
Trois marches. Deux marches. Une marche. Bitume. Malcolm marqua une pause pour tenter d’apprécier une dernière fois l’air libre. Il ne ressentait toujours rien. La jeune mère, qui était descendu au même arrêt que lui, le doubla précipitamment en s’excusant. Elle avait l’air pressée. Tant mieux. Autour de lui, la faune urbaine vaquait à ses occupations de début de soirée. Il se demanda un instant si ça lui manquerait. L’envie refoulée depuis quelques temps revenait à l’assaut toujours plus forte, plus pressante, mais ça n’était toujours pas le moment de se laisser aller. Malcolm voulait d’abord savoir s’il pouvait profiter de cet « au revoir ». Un groupe de jeunes le regardait bizarrement, surement à cause de son apparence. Ils ne devaient pas avoir l’habitude de voir des grands roux si barbus et chevelus dans les parages. Pour sa défense, sa pilosité s’était anormalement développée ces derniers jours. Il ne nota pas les multiples lueurs qui perçaient faiblement au travers de son imperméable et qui n’aidaient pas à le faire se fondre dans la ruche urbaine. Mais ça ne l’aurait pas gêné outre mesure. La discrétion n’était pas son but.
Malcolm chuchota une nouvelle litanie. Son regard était adressé aux étoiles, mais il ne les apercevait pas. Ses souvenirs défilaient, mais il ne voyait qu’elle. Deux larmes pointèrent aux coins de ses yeux verts, mais il ne ressentait toujours rien. Le groupe de jeune se leva et le plus grand d’entre eux l’interpella, mais il n’entendait rien. Loin, dans le ciel, elle était la, souriante. Les passants s’écartèrent alors que le groupe engageait une manœuvre d’encerclement, adoptant l’agressivité face à cet inconnu silencieux. Ils n’existaient pas pour lui. Un grand sourire se dessina sur ses lèvres. Ses yeux verts perdirent de leur intensité. Il n’entendait plus les sonorités de la ville, il ne sentait plus les senteurs de la ville, même la vie n’était plus. Lentement, il fit glisser son imperméable, dévoilant un torse nu affligé de scarifications grotesques et dégoutantes et brulé de nombreuses runes qui luisaient sur sa peau comme autant d’étoiles. Le groupe s’immobilisa un instant, mais la stupeur ne dura pas. Le premier poing vola et lui arracha un rire dément. La housse était déjà ouverte, Malcolm n’eut qu’à y plonger la main. La première gerbe de sang lui arracha son premier cri de guerre.
« Nom de… »
Cricket était stupéfié par ce qu’il lisait. Il tenait entre ses mains les rapports du labo et du légiste. Le premier indiquait qu’il n’y avait absolument aucune trace de la moindre drogue dans le sang du Conan citadin. Le deuxième que plusieurs balles et coups de couteau auraient du être fatals avant l’intervention du barrage. Et il y avait la photo. Il ne comprenait plus rien.
« Johnson !
- Ouimeussieu ! »
Johnson se prit les rapports en pleine face.
« Vous appellerez le légiste et le labo pour leur demander de revoir leurs conclusions ! Vous contacterez aussi le FBI pour prendre rendez vous avez ce Mulder dont ils parlent a la télé ! Et vous direz à ma femme que c’est foutu pour ce weekend end…
- Bien monsieur ! »
Johnson ramassa tout de même les rapports éparpillés par terre. Il avait jeté un coup d’œil à ces conclusions, et ça ne l’avait pas plus étonné que ca. Il était la lors de l’exécution. Il avait assisté aux derniers instants de Malcolm Connelly. Et il y avait bien deux détails qui l’avaient marqué. Tout d’abord, cet air serein qui se retrouvait sur toutes les photos du visage miraculeusement épargné par la grêle métallique. Et surtout ses dernièrement paroles. Ou plutôt, son dernier hurlement. Un vrai cri de défi qu’il avait lancé en chargeant les policiers, avec seulement sa lourde hache qui semblait briller de mille feux à opposer aux fusils nettement plus sophistiqués et efficaces à partir d’une certaine distance. A la surprise générale il hurlait toujours alors que son corps constellé de lueurs surréalistes se disloquait sous le nuage de plomb qui le vaporisait littéralement, n’épargnant curieusement que le visage. « Odin »… Un nom que Johnson ne serait pas prêt d’oublier.