Les vitraux et la roche éclateraient. Les cierges couleraient. Les statues pleureraient. La Lumière Divine et La Flamme Purificatrice inonderaient la cathédrale, lavant le péché et chassant le démon. Des cœurs angéliques retentiraient alors et, tel un maestro face à son orchestre, Il descendrait, les bras écartés, la chevelure dorée au vent, ses grandes ailes blanches déployées, magnifique messager du Tout Puissant. Et alors Il s’adresserait à ses ouailles courbées d’une voix à la fois puissante et douce, délivrant ainsi le message du Père. Et une nouvelle ère chrétienne débuterait…
C’était tout du moins ce que Monseigneur Giacomi s’était imaginé. Dix neuf heures, et cela faisait un moment déjà qu’il préparait, à sa manière, l’arrivée du messager de Dieu. Il avait même fait venir un buffet d’un des meilleurs cuisiniers de Rome. Assurément une preuve de bon goût. Mais l’heure avançait, et il n’y avait toujours pas le moindre signe d’une toute petite flammèche, ou d’un soupir discret de chérubin, ou même de l’ombre d’un duvet divin. Non. Pas le moindre. Et cela irritait profondément Monseigneur Giacomi, un homme pour qui l’efficacité et la ponctualité étaient à la limite au dessus de tout. Les moines, prêtres, sœurs, enfants de cœurs et autres titrés chrétiens déjà assemblée en une foule docile et courbée en était la preuve vivante. Oui, Monseigneur Giacomi était féru d’organisation, de planification, de rouages bien huilés, de zèle, de contrats signés et de promesses tenues. C’est ce qui avait permis son ascension fulgurante au sein de la hiérarchie ecclésiastique et c’est ce qui lui permettrait d’atteindre la papauté plus vite que prévu. Ca et les relations, bien entendu. N’oublions pas les relations. C’est très importants, des relations. Tout ca pour dire que Monseigneur Giacomi était particulièrement irrité ce soir là parce que, sans vouloir blasphémer, il n’avait lu nulle part que le statut de Tout Puissant dispensait une personne d’arriver à l’heure à ses rendez vous. Et il connaissait les Ecrits. Mieux que n’importe qui, même. Comme le disait feu Monseigneur Moretti, son prédécesseur, son mentor, celui qui lui avait tout appris, bien connaitre les Ecrits, c’est comme bien choisir ses relations : indispensable à toute progression au sein d’une société religieuse ! De son vivant, Monseigneur Moretti était un expert en Ecrits. Un peu moins en relations. Dommage. Paix ait son âme.
Vingt et une heure, et toujours pas de messager emplumé. Certaines personnes commençaient vraiment à penser que quelqu’un là-haut se foutait ouvertement d’eux. Ces personnes étaient un archevêque italien arriviste et colérique et sa brochette de souffre douleur. Certains le vivaient plus mal que d’autre, et on ne leur en voudra pas.
Monseigneur Giacomi était, lui, au bord de la crise de nerf. Il avait fait au moins dix fois le tour de la cathédrale, ce qui représentait plus d’activité physique en une journée que dans toute l’année. Il avait inspecté chaque cierge, chaque table, chaque bénitier. Il avait botté le fessier de chaque enfant de cœur, tripoté chacune des plus jeunes sœurs, giflé la mère supérieur qui lui avait fait une remarque déplacée sur ses mœurs intramuros et même discuté violemment avec ses assistants sur la marche à suivre, et ce à plusieurs reprises. Et même que son argumentation infaillible avait triomphé à chaque fois. Mais toujours pas de messager emplumé. A croire qu’il s’était trompé. Mais cela n’était pas envisageable. Depuis le début de la journée il se ressassait ce rêve qu’il avait eu l’avant-veille, lors d’une soirée détente au bord… du Tibre ! Chez des amis ! De l’église, bien entendu. De fervents chrétiens. Ce rêve, donc, où Dieu lui avait dit « Dans deux jours mon messager descendra parmi vous et délivrera mon alliance nouvelle. Alors vous reconstruirez tous ensembles le christianisme afin de vous préparer pour les temps troubles à venir… Mais avant ça, gère moi cet athéisme qui traine autour de toi ou ça va barder. ».
Apres vérification, il se trouve que la jeune Michaela qui dormait à ses côtés ce soir-là se trouvait être athée. Le rêve était donc authentique. Et c’était il y a deux jours. Sans vouloir blasphémer, mais que diable pouvait il bien glander !
Vingt trois heures, et toujours pas de messager emplumé. Monseigneur Giacomi sentait la déprime arriver. Il était las d’attendre, triste de se sentir abandonné par son Seigneur. Assis sur les marches de l’autel, les poings sur les joues, la moue boudeuse, il regardait de ses yeux vitreux les dernières ouailles qui avaient trop peur de lui pour s’esquiver en cachette. Il avait envie de pleurer. Il ne viendrait pas, il le savait. Cet enfoiré de messager ne viendrait pas. Mais pourquoi il ne venait pas ? Il avait été un chrétien exemplaire ! Bien sûr, il avait de temps à autres été tenté par le péché, mais qui ne l’avait pas été ? C’était vraiment trop injuste. Et la grosse mère supérieur qui le regardait avec ses gros yeux, l’air de dire « Ha, je vous avais prévenu ». Qu’elle aille au diable, elle et ses protégées. Elle ne pouvait pas comprendre ce qu’il ressentait aujourd’hui. Elle ne pouvait pas comprendre l’intensité d’une déception quand on a attendu quelque chose trop impatiemment. Il s’était déjà vu messie, dirigeant les armées chrétiennes dans une croisade moderne contre le barbarisme. Il s’était vu pape. Il s’était vu saint. Il s’était même vu boutant Jésus de la droite de Dieu pour prendre sa place. Mais il ne s’était surement pas vu seul, au pied d’un autel de plus en plus déserté, se lamentant sur les coups fourrés d’un dieu ingrat et de ses serviteurs satiriques. C’était vraiment trop injuste. Il aurait du faire druide. Au moins, chez les druides, on a le droit de toucher aux vierges sans qu’une grosse vache frustrée vienne vous faire la morale en vous parlant vingt cinq mille fois de son enfer tout pourri. Une vraie fixation. Il renifla un coup et se leva. Il répondit au soupire de mépris de la grosse mère supérieur par un doigt plus véhément que les autres, et éclata de rire en voyant son gros visage ridé se tordre sous la surprise. « Salope. » Amer, il rentra au presbytère pour se siffler une bouteille de whisky. « Monde de merde. ».
Une heure du matin, et toujours pas de messager emplumé. Cela faisait plus d’une heure que le silence oppressant régnait en maitre absolu sur la cathédrale vidée. Les derniers enfants de cœur terrifiés et courbaturés avaient profité de la déprime de leur archevêque pour prendre leurs jambes à leurs cous. Tous, ou presque, s’étaient dit qu’aller passer une bonne soirée en boite serait un bon moyen d’oublier cette journée pourrie, consacrée à l’attente d’un pseudo messager divin qui n’existait pas, de toute façon. Il faut dire que les jeunes d’aujourd’hui sont très peu croyants. Il faut aussi dire que les vieux d’aujourd’hui ne le sont pas beaucoup plus, si on les compare à ceux du siècle dernier, par exemple, alors on peut difficilement demander à leurs héritiers de l’être pour eux, non ? Heureusement qu’il reste la « tradition ». Une tradition qui froncerait les sourcils et prendrait une grosse voix si elle se rendait compte qu’une très grosse majorité de ces enfants de cœur se dirigeait actuellement vers le Va’al Diavolo, une boite de nuit gothique à la mode. Oui, la tradition ne prendrait pas vraiment sur le ton de la plaisanterie l’ironie que représente la présence d’autant d’enfants de dieu dans le repaire officiel du diable romain. Il faut dire que la tradition est très vieux jeu.
« Ornella ? Ornella Ricciarini ?
- Oui ? »
Trois heures du matin, et la nuit est animée au Va’al Diavolo. Et pendant que Monseigneur Giacomi ronfle bruyamment, une bouteille de whisky morte à la main, tout en rêvant de feu Michaela qui git à présent au fond du Tibre avec de jolis souliers en béton armé, à quelques kilomètres de là une jeune sœur plusieurs fois nominées aux Giacomi awards a troqué sa robe noir et blanche pour une autre, juste noire, à dentelle… avec un corset particulièrement suggestif. Jusqu’à présent elle était seule au bar, profitant en solitaire de la musique lourde en sirotant un black mojito. Ses rares copines se faisaient allumer à quelques mètres par de jeunes opportunistes, ceux la même qui se convertissent à la tradition goth dans le but avoué de se rapprocher de sa gente féminine.
Elle, pendant ce temps, se faisait accoster par une montagne de tatouages impies et de piercing en tout genre. Vraiment pas son genre, mais il avait quelque chose de sympathique et un sourire angélique. Et un tatouage Donald. Quel genre de personnage peut se faire tatouer un gros Donald en colère sur le torse…
« Enchanté. Je suis… »
Hésitant, il tira d’une de ses nombreuses poches un petit livre épais et de toute évidence très vieux dont il tourna énergétiquement les pages.
« …Je suis celui que vous connaissez mieux sous le nom de Gabriel. »