Miguel le punk essayait tant bien que mal d’afficher un sourire béat. Il avait souvent été défoncé, mais à ce point, c’était une première. Il aurait dit qu’il planait, littéralement. Comme un cerf-volant. Il avait l’impression de se détacher de son corps, d’être libéré des contraintes physiques. La gravité n’était plus un problème. Ce dernier rail resterait gravé dans son esprit.
Une chose le chiffonnait, tout de même. Il pouvait voir son cou tatoué, mais il aurait juré qu’il n’y avait pas de miroir. Miguel avait toujours eu confiance en Rick, son tatoueur. Rick faisait toujours du bon boulot, mais la il avait fait un travail de chien. Mig voyait bien à présent que le crane qui y était grave n’était pas aussi cool que sur l’illustration qu’il avait fourni. Il se sentait roulé, mais autre chose attira son attention embrumé. Il regardait ses dents. L’une d’elles présentait une anomalie sombre. Surement un début de carie. Heureusement, l’assistance sociale lui fournirait un dentiste pour pas cher. Une dentiste, plutôt. Il préférait. Une vraie dentiste, avec une blouse blanche prête à craquer sous la pression mammaire. Comme on en voit dans les films. Et puis, une infirmière pour aller avec la dentiste. Pour la morphine. Parce qu’il commençait à avoir mal un peu partout. Ce qui était drôle, dans cette histoire, c’est que la douleur montait en intensité au fur et a mesure ou lui descendait. Il faudrait qu’il demande à l’assistante sociale de lui prescrire un psychiatre pour en parler. Une. Sa vue se brouillait. Avec un joli tailleur. L’odeur de sang s’estompait. Et un canapé, oui, sinon ca vaut pas. Les cris de douleur, de peur et de jouissance prenaient congé. Et, tant qu’à faire, une secrétaire au sourire révélateur de pensées paradisiaques serait bien, aussi. Toute sensation s’en allait. Jusqu’à ses pensées s’envolaient. Poc. C’est fini.
D’un geste vif et assuré, le colosse éparpilla les quelques gouttelettes vermillon qui parsemaient sa lame. Les trois punks qui lui faisaient encore face optèrent pour un début de retraite prudente. Les battes de baseball cloutées et les couteaux de chasses entamèrent leur crise d’épilepsie.
D’un côté, on les avait payés grassement pour ce boulot et ils avaient même obtenu toutes les drogues qu’ils avaient durement négociées. D’un autre côté, le contrat n’incluait pas de se faire répandre par une sorte de géant blanc armé d’une épée qu’on ne voit que dans le Seigneur des Anneaux. Un couteau, encore, ils auraient pu gérer. Mais un truc qui tranchait un homme presque bien portant comme il couperait un blanc de poulet fermier en batterie, c’était un peu trop. Ces trois là avaient beau être drogués jusqu’à la moelle, une petite voix venue du fin fond de leur conscience arrivait à braver les murs titanesques de l’inconscience pour leur faire comprendre que leurs battes cloutées manquaient de cruellement de crédibilité. Sans risque, qu’ils avaient dit, les hommes en noir. Mon cul, ouais ! Ils choisirent de décamper.
Sans aucune concertation, ils lâchèrent leur équipement, tournèrent les talons et, piétinant les petits corps sanguinolents parsemés dans le couloir de leurs lourdes bottes ferrées, prirent comme un seul homme leurs jambes à leurs cous. Ils ne virent pas la lumière qui grandit derrière eux, mais dans leurs derniers instants ils eurent une toute autre conception de l’expression « prendre ses jambes a son cou ». Beaucoup plus imagée et douloureuse. Surtout quand lesdites jambes décident d’aller plus vite que le reste du corps.
Rainer inspecta un instant son œuvre pour être sûr de ne pas en avoir manqué un. Contrairement à d’autres, il ne tirait aucune gloire ni aucune satisfaction de ce genre de tuerie, mais marquer une pause est un bon moyen de récupérer son sang froid. Le contrôle de sa propre colère une fois qu’elle a atteint son paroxysme était l’une des rares lacunes que ce monstre de vertu partageait avec le commun des mortels. Et les actes de barbarie tels que ceux qui avaient été commis dans cet orphelinat avaient le don de le pousser à bout. Le massacre d’innocents n’appartenait pas au domaine de l’excusable.
Il finit par se détourner et s’enfoncer un peu plus profondément dans l’aile ouest. Un silence relatif, troublé de temps à autre par le rire d’un des envahisseurs dégénérés ou le cri d’une énième victime infantile, régnait à présent. Rainer n’aimait pas ça du tout. Il avait promis au vieux So’ de sauver un maximum de ses protégés, mais il se demandait s’il n’arrivait pas trop tard. Avec un peu de chance, Zack aurait plus de succès dans l’aile est. Le problème qui se présentait dans cette affirmation est le côté glandeur de ce dernier qui l’empêchait d’opérer sérieusement, même quand des vies étaient en jeu. C’est le moment que choisit une botte pour interrompre ses noires pensées en fracassant une porte sous son nez.
Rocker le punk, le visage illuminé par une nette satisfaction, sortit d’une chambre de fille en se reboutonnant le falzar. Un torse l’arrêta. En temps normal, Rocker n’était pas le genre à s’embarrasser de menu détail de ce genre, mais dans le cas présent, il se trouvait confronté à un problème de taille : le torse en question n’était pas aussi crade et débraillé que ceux qu’il avait l’habitude de côtoyer, et il avait l’air bien décidé à lui bloquer l’accès au couloir. Motivé par la contrariété, il se força à mettre en branle des rouages cérébraux qui aurait du grincer sous l’effort si cela avait été possible. Des connections dont personne n’aurait soupçonné l’existence se formèrent dans le but avoué de martyriser la matière grise du pauvre être, de forcer au travail des cellules oisives et dépravées depuis des années afin d’obtenir une solution simple, efficace et si possible jouissive au problème rencontré. Heureusement pour ses neurones, le torse était bien urbain et lui en offrit une sur un plateau. La fenêtre était ouverte, accueillante et possédait des arguments qu’on ne pouvait que difficilement réfuter. Deux étages n’en faisaient pas partie. Rocker n’avait jamais appris à voler physiquement, pourtant il fut surprit qu’une partie de lui puisse effectuer aussi naturellement une si belle ellipse aérienne dont il ne se souviendrait pas pour le restant de ses jours. Ou plutôt de ses secondes.
Rainer jeta tout de même un coup d’œil dans la chambre, plus par conscience professionnelle que par espoir. Le fatalisme lui donna raison. Il ne s’attarda pas à donner un coup de pied rageur dans la forme qui rendait ses derniers spasmes à gros bouillons, et ça n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait.
Il savait que les chances de retrouver en vie un des protégés du vieux So’ s’amenuisaient au fur et à mesure de sa progression, et cette idée ne l’aidait en rien à se calmer. De plus, les réminiscences de ses dernières visites le troublaient. De temps en temps, il reconnaissait un visage, et avait le cœur serré d’y trouver gravé à jamais l’horreur des derniers instants là quand il en gardait un souvenir de rires et de joie de vivre. Plus il avançait, et plus il désirait en sauver ne serait-ce qu’un. Non pas qu’il soit le genre à faire passer la vie d’un enfant avant tout, mais il faisait partie de ceux qui savaient parfaitement que chaque mioche sain et sauf aujourd’hui était autant de points marqués dans les événements à venir. Il remerciait tout de même les punks de partager sa douleur à leur manière. De braves gars.
Joe le punk était, justement, un brave punk. Et un brave punk heureux. Défoncé, certes, mais heureux. Vraiment heureux. Il faut dire qu’il était arrivé un peu tard a l’orphelinat et avait raté le début des réjouissances. Un éclair de génie lui avait bien susurré de ne pas perdre de temps sur le rez-de-chaussée et de foncer aux étages pour devancer l’orgie, mais c’était sans compter sur l’intelligence de la bande à Mat. Oh, Bien sûr, il avait écopé de quelques miettes, mais il serait quand même resté sur sa faim s’il n’était pas tombé sur ce trésor. Une chambre de fillette. Fermée ! Même pas entamée ! Pour lui tout seul ! Et c’est avec une certaine délectation qu’il engagea la porte, en se disant en son fort intérieur que c’était un dépucelage de bois avant le dépucelage de chair à venir. Il pouffa niaisement de sa propre plaisanterie. Joe aimait ses blagues. Il avait toujours trouve qu’il avait un sens de l’humour hors du commun. Il devrait faire un one man show.
Pénétrant dans la chambre vierge de tout sang, Joe le punk laissa son oreille vagabonder. Un pleurnichement de l’armoire attira son attention et attisa sa libido. Bingo ! Le sourire jusqu’aux oreilles, il fit jouer les boutons de son futal et approcha fébrilement la main du meuble qui l’aguichait comme seules savent le faire les spécialistes. Sa langue inspecta une dernière fois ses lèvres dans l’attente de ce petit moment de paradis qu’il allait s’offrir. C’est alors qu’il sentit une main puissante l’agripper. L’instant d’après, son dos rencontrait le mur du couloir dont il sortait. Plus d’armoire, plus de chambre, juste lui, ce maudit couloir, une porte mal en point et une sorte de colosse tout de blanc vêtu. Joe était futé et comprenait vite. On lui piquait son coup. Il tenta de protester, mais la boule de l’injustice entravait ses mots. Une larme de dégout se pointait au coin de son œil gauche. Il avait tant attendu ce moment, il s’en était fait une telle joie qu’il n’arrivait pas à accepter la privation. Personne n’avait le droit de l’en priver ! Il l’avait mérité !
Il tenta de se relever, mais quelque chose l’en empêchait. Il tenta de tendre le bras, mais celui-ci ne répondit pas. Ca avait sûrement un rapport avec ce bras qui se prélassait insolemment à quelques dizaines de centimètres de lui. Il faut savoir que Joe le punk n’avait jamais été une lumière à l’école. Il avait d’ailleurs laissé tomber les classes avant d’avoir pu recevoir des leçons d’anatomie. Mais il savait quand même qu’il n’était pas normal qu’un de ses membres –il reconnaissait la vierge tatouée- se trouve aussi loin de lui. Par contre, il n’avait pas la moindre idée de ce à quoi pouvait servir cet amas de trucs tout rouge qui dégoulinait là se trouvaient ses jambes en temps normal. En tout cas, ca ne sentait pas bon.
Rainer ouvrit délicatement l’armoire d’où provenaient des plaintes sourdes. Une fillette brune de dix ans y était recroquevillée, terrorisée. Elle serrait très fortement une petite poupée de tissu contre elle et le dévisageait avec de grands yeux bleus remplis d’une peur qui l’empêchait de toute évidence de crier pour le moment. Rainer mit un genou à terre et lui tendit gentiment une main.
« N’ait pas peur petite, je suis un ami du vieux So’. »
En entendant ce nom, la fille se détendit un peu. De grosses larmes s’échappèrent pour couler le long de ses joues.
« Viens avec moi, je ne te ferai aucun mal. Nous allons rejoindre le vieux et te mettre en sécurité. Tu n’as plus rien à craindre à présent. »
Les mots étaient porteurs d’espoir, et la voix était pleine d’une chaleur qui toucha profondément la fillette. Elle se jeta dans ses bras et éclata en sanglots. Il referma des bras paternels et protecteurs autour d’elle. Il avait enfin trouve une âme en vie. Son être glacé par la colère se réchauffa un peu.
« Moi, c’est Rainer. C’est un peu compliqué, mais tu peux m’appeler Rain »
Elle réussit à articuler un « Eleanor » entre deux hoquets. Il chercha de quoi lui bander les yeux pour ne pas la hanter avec la vue de ce qui était, quelques heures plus tôt, ses camarades.
« Comment vous vous appelez, les enfants ? »
Les enfants ne répondirent pas.
« Vous ne voulez pas venir jouer avec tonton Micka ? »
Ils se contentèrent d’un frisson.
« Allons ! Je ne vais pas vous faire de mal ! »
Les enfants n’y croyaient pas. Pourtant, Micka y mettait beaucoup de bonne volonté. C’était son petit jeu, son petit rituel à lui. Ses copains avaient déjà fuit l’orphelinat. Le feu devait commencer à se rependre, et on avait entendu des hurlements d’agonie que ne peuvent pousser des enfants. Un coup de la cavalerie, certainement. Ca avait sonné un peu comme un appel à la retraite. Mais Micka venait de trouver deux nenfants dans une salle de bain, et en bon jeune homme responsable il se faisait un devoir de ne pas les laisser comme ça. C’est-à-dire intactes. Ca s’appelle l’amour du travail bien fait. On dit aussi maniaque.
Il avait tout fait pour les amadouer. Le sourire ravageur ravagé. La batte cloutée hochet. Même la promesse d’une sucrerie. Mais rien n’y fit. Il n’arrivait à leur faire cracher ni le moindre cri, ni la moindre larme. Mais Micka était un fin psychologue. Il était fier de ses deux années de fac de psycho, de ses trois années d’hôpital psychiatrique et de sa pratique assidue des trois quart des spécialistes de la ville. Un sacré cv de 25 ans. Et grâce à son expérience, il avait parfaitement analysé les deux mioches. Par exemple, il pouvait affirmer qu’ils se rassuraient l’un l’autre. Mais surtout, il avait découvert dans le regard du gamin une certaine assurance derrière le rideau de frayeur. L’expert qu’il était ne s’y trompait pas : le gamin maintenait calme la gamine. Et il savait parfaitement comment y remédier. Chez lui, deux moins un donne zéro. Micka était aussi un grand mathématicien.
Un large sourire illuminait son visage couturé de cicatrices. Il avait essayé de trouver un bon moyen subtil détruire la confiance que la fille pouvait avoir en son compagnon mais avait fini par opter pour la solution la plus simple. Il réalisa de grands moulinets avec sa batte, uniquement pour effrayer encore plus les enfants. La peur grandissantes dans leurs yeux était un bon apéritif. Mais quelque chose l’intrigua. Les yeux du garçon luisaient étrangement. Micka chercha autour de lui la source de cet éclairage bizarre. En tout cas, il trouvait ca trop cool.
Rainer et Eleanor arrivaient dans la dernière section du bâtiment quand une explosion très lumineuse fit éclater une des portes. Un punk vola hors de la pièce et alla s’écraser contre le mur. Lui, il allait découvrir les bienfaits de l’acuponcture. Avec des échardes. Mais ca n’était pas Micka qui intéressait Rainer. Il ne connaissait que trop bien ce type de phénomène. Eleanor sous le bras, il bondit dans la pièce. Un petit blond et une petite rousse s’y trouvaient, tous deux blottis l’un contre l’autre dans un coin, sous un lavabo. Des résidus de lumière flottaient dans l’air, ça confirmait le premier diagnostique.
Les deux petits tremblaient et reniflaient, mais la vue de leur camarade accrochée au nouveau venu les mettait de toute évidence plus en confiance que les outils de torture de leur précédent visiteur. Rainer s’accroupit et tenta son sourire le plus amical.
« Venez, les enfants. Je suis un ami du vieux So’. Vous n’avez plus rien à craindre. »
Les mots avaient une chaleur qui leur donna des ailes et le jeune garçon se jeta dans les bras de son sauveur, très vite suivi par la jeune fille. Rainer nota la faible lueur qui s’estompait dans les yeux du premier mais il se tut. Il laissa paraître un sourire. « Et seulement dix ans ». L’espoir renaissait. Eleanor se blottit un peu plus contre lui. Les trois bouts d’choux laissèrent leur soulagement s’exprimer. Leur calvaire succombait au grand en blanc avec deux chaussures noires.
Micka le punk se releva lentement, défiguré par la haine et les échardes. Il souffrait mais n’avait pas dit son dernier mot. Sa batte cloutée récupérée, il s’approcha aussi silencieusement que ses chaines, ses clous et ses bottes ferrées le permettaient. Les petits sanglots des enfants l’aidèrent bien. Il réussit à se planter juste derrière le colosse accroupi sans attirer son attention et dressa avec précaution son arme. Quelque chose dans ce nouvel obstacle ne le rassurait pas, et il préférait opter pour une tactique plus subtile, digne des meilleurs ninjas. Un bon coup dans la nuque, il n’y a que ça de vrai. Surtout quand les clous entrent en jeu. Et il se trouve qu’on lui présentait une magnifique nuque, puissante et aguichante derrière un lourd rideau de cheveux argentés. La batte était maintenant au plus haut, prête à faire son office. L’exécution était pourtant inévitable, mais la chute ne s’opéra pas selon la trajectoire initialement prévue. La batte tomba plutôt à pic, agrippa quelques lambeaux de peau et de chaire au passage, avant d’écraser le pied et de finir bruyamment sur le sol carrelé. Micka avait mal. Très mal. Il ne pouvait plus bouger, ne pouvait plus crier et se rendait très bien compte que sa vie se faisait la malle. De longues et minces bandes de lumières lui traversaient le corps, brulant sa chair, ses organes et son sang de l’intérieur. Il aurait cru que la douleur serait insoutenable, mais à sa grande surprise, il ne sentait rien. Déjà sa vue se troublait. Il trouva juste la force de lever un certain doigt de sa main libre.
Go ahead punk, make my day.