La vieille Louise hésita un long moment devant l’entrée de la tente. Comme elle avait aussi hésité un long moment sur la route qui l’avait menée ici, et comme elle avait aussi hésité un long moment sur le pas de sa porte. Il faut dire que ce nouveau medium faisait galoper nombre de racontars. « Ca n’est pas qu’il parle aux morts. C’est qu’il est le fils du diable en personne ! », avait prévenu la vieille Renée. Louise se remémora ces paroles dès son arrivée sur les lieux impies.
Une grosse tente, donc, qui aurait pu être noire comme la nuit si elle n’avait pas été tachée de boue et d’autres substances moins évidentes à identifier mais beaucoup plus louches, trônait juste à l’orée du bois. Plantée près de l’entrée se dressait une pancarte trouée et vermoulue sur laquelle pouvait-on lire, ou plutôt déchiffrer, « Manfred Decrios, medium ». Un crâne vaguement humain et brisé par endroits en était le seul ornement. Louise frissonna. Au moins, celui-ci avait un certain sens de la mise en scène. C’était toujours un bon signe. Elle nota aussi la vieille carriole stationnée derrière, mais ne se posa pas de question sur l’absence d’un quelconque animal de trait. Apres tout, si on commence à se poser des questions sur le pourquoi du comment de ces choses que font ou qui font les mediums et autres diseurs de bonne aventure, non seulement on y passe la nuit, mais on risque des cheveux blancs et des cauchemars. La vieille femme préféra laisser là ses investigations et farfouilla dans sa besace. Une lampée d’un liquide vaguement buvable, mais suffisamment alcoolisé pour servir au récurage d’une cuisinière abandonnée quelques années, au moins, aux mains d’un cuisinier expansionniste, à défaut d’être réellement talentueux, lui donna le courage qui lui manquait pour franchir le seuil de son hôte salvateur.
L’intérieur était encore plus impressionnant que Louise n’aurait pu l’imaginer. Elle ne s’essaya pas à compter les bibelots macabres, les squelettes humains et animaliers, les créatures empaillées ou pas loin, les bocaux que la prudence invite à éviter et que l’intégrité mentale prie de laisser en paix. Il était toutefois surprenant que tout cela puisse rentrer dans la carriole de derrière. Ce Manfred savait définitivement soigner sa présentation, poussant même le vice jusqu’à essayer de camoufler une vieille odeur de pourriture en employant de l’encens bon marche et à produire une légère brume fraiche quand il fait un beau soleil et une chaleur convenable au dehors. Ou alors était-ce de la poussière ?
« Je vous attendais. »
La vieille sursauta. Non pas à cause de la teneur des paroles – tous les mediums employaient la même phrase quand une proie, enfin… un client, pénétrait dans leur antre -, mais plus de l’intonation. C’était bien la première fois qu’elle entendait quelque chose de si lugubre. Cela cadrait parfaitement avec l’atmosphère. Celui là était vraiment un professionnel, et elle s’en réjouissait. Mais elle avait du mal à le situer. La tente était quasiment plus sombre à l’intérieur qu’à l’extérieur. Du fait de la brume – ou de la poussière -, les quelques bougies de l’ambiance lumineuse ne suffisaient pas à produire un éclairage suffisant pour ses pauvres yeux quasi centenaire – quasi – et la vieille Louise ne parvenait pas à distinguer son hôte, bien qu’elle se douta qu’il se tenait au fond de la « pièce ». Elle s’avança donc lentement, plissant les yeux, essayant de distinguer le moindre mouvement tout en faisant attention à ne pas marcher sur un quelconque trésor macabre ou une chimère des temps oubliés. Ce faisant, elle fini par distinguer une forme sombre assise entre deux sources de lumière dégageant plus de suie que de… lumière, en fait. La forme sembla d’ailleurs agiter un instant quelque chose qui semblait être une main, et une nouvelle fois la voix aussi joyeuse qu’une pierre tombale se fit entendre, l’invitant cette fois ci à prendre place devant lui. Elle remarqua une vieille chaise, et pris place nerveusement. Très fort.
« Vous voulez retrouver un être cher, n’est-ce pas ? »
Vraiment très fort !
« Vous êtes au courant des tarifs, des sacrifices et des exigences »
Elle branla du chef, sorti fébrilement une grande enveloppe de sa besace et se prépara à se lever quand une main décharnée la lui arracha. Une autre forme sombre, voutée par contre, qu’elle n’avait pas notée jusqu’à présent avait jailli des ombres pour s’accaparer l’offrande, ce qui ne manqua pas de lui arracher un cri d’effrois.
« Mon assistant », lâcha la voix d’outre tombe en guise d’explication. Louise cru un moment que son cœur allait lâcher. Elle se tassa dans son fauteuil et essaya de récupérer ses esprits. Elle ne pouvait détacher ses yeux de l’assistant qui se trainait à présent vers le fond de la tente. Il remit l’enveloppe au medium qui l’ouvrit et en examina l’intérieur. En sorti une gravure qu’il présenta à la vieille dame.
« C’est lui ? »
Elle hocha la tête, toujours à bout de souffle, une main agrippée au cœur.
« Bien, procédons alors. Hans, le tome. »
La voute lui procura un vestige de bouquin imposant et poussiéreux qui tombait en miettes par endroits. Le medium le feuilleta délicatement, comme pour éviter qu’il ne se désagrège sous l’effort. Puis, murmurant des imprécations dans une langue étrange et légèrement gutturale, il alluma de l’encens bon marché et forma un cercle à l’aide d’un liquide épais et rougeâtre. Il posa au centre la gravure, et dessina dessus d’étranges symboles cabalistiques au moyen du même liquide. Puis il laissa un moment ses mains au dessus de la gravure, paumes tournes vers le sol. Il se tint ainsi bien cinq minutes, estima Louise, murmurant toujours ses étranges paroles. Puis le silence envahit la tente. La brume sembla s’épaissir. Des frissons envahirent la vieille. Elle crut entendre des chuchotements lointains, mais se garda bien de tendre l’oreille. Il n’est jamais bon de prêter une oreille aux chuchotements qu’émettent les tanières de mediums. Elle perçut une présence dans son dos. Elle sentit quelque chose sur son épaule. Elle n’osa ni bouger ni crier, glacée par la peur. Elle aurait voulu s’enfuir, mais elle sentait ses jambes incapables d’effectuer le moindre mouvement. Une peur innommable mais bien réelle avait pris possession de son corps. Une peur invisible, inaudible mais froide comme la mort. Il lui sembla que la brume s’était changée en purée de poix, et elle distinguait à présent que très difficilement les petits points lumineux des bougies. Les ténèbres autour d’elle tendirent leurs griffes. Elle pouvait presque sentir leurs caresses givrées sur sa peau fragile et ridée. Un instant elle crut distinguer une lueur blanche. Elle murmura alors une vieille prière. Une larme coulait le long de sa joue.Puis, elle l’entendit. Instantanément, sa peur se changea en joie. Sa terreur en bonheur. Elle ne savait pas si elle rêvait, ou si son cœur avait fini par lâcher. Elle savait au fond d’elle que c’était bien lui qu’elle venait d’entendre. C’était bien son Robert qui l’avait tant manqué.
« Louise… »
Elle n’en revenait pas, mais elle voulu y croire. Bien sur, elle ne reconnaissait pas la voix. D’aussi loin qu’elle se souvienne, Robert avait toujours une voix grave et chaleureuse, pas légère, frissonnante et désincarnée. Mais elle savait au plus profond de son être qu’il était la. La brume se retira en partie, les ombres firent place à un peu de lumière. Une certaine chaleur l’envahit quand elle balbutia ses premiers mots. Elle laissa s’échapper quelques larmes de joie. Elle pouvait se le permettre. Son Robert l’écoutait à nouveau après toutes ces années. Alors elle parla. Beaucoup. Elle lui posa des questions, développa les réponses, donna, redonna et demanda des nouvelles des vivants et des morts, rit à ses blagues, se moqua. Elle se sentait revivre. En face, le medium, son sauveur, semblait distribuer des cartes. « Il doit tirer les tarots ». Son silencieux assistant se tenait en face et récupérait les cartes dont il ne se servait pas. Mais elle ne leur prêta pas plus d’attention que ça. Elle était toute à Robert. Elle se croyait dans un rêve. Un rêve dont elle ne voulait plus sortir. Un rêve sans solitude, sans arthrite et sans rhumatismes. Elle laissa là le froid environnant, l’odeur de mauvais encens, la senteur bizarre mais enivrante qui s’y était mêlé, les chuchotements. La brume. Non, plus rien ne comptait, que ce que son mari défunt pouvait lui dire. Alors les minutes s’allongèrent, le temps s’arrêta. Elle se sentit embarquée dans un tourbillon de bonheur. Devant elle, le medium continuait à distribuer des cartes, à les consulter. Il y avait rajouté des petits objets ronds. Des cailloux ? Peu importe, elle n’était pas venue étudier les us et les coutumes de ces gens. Et puis, il lui avait fait retrouver Robert, c’était tout ce qui importait. L’assistant semblait gesticuler, mais elle ne s’en moquait. Robert était tout ce qui comptait à présent. Elle reprit son récit de toutes les histoires de la région de ces dernières années. Ils rirent du ridicule de la mère Pauchenard. Regrettèrent le départ pour le nord de la famille Diouchenou. Il lui donna des nouvelles de sa cousine. De sa mère. De leur fils disparut pendant les années sombres, qui se tenait d’ailleurs à côté de lui, mais qui ne pouvait communiquer parce qu’il n’y avait aucun lien établi. Le medium avait allumé une pipe. La forte odeur du tabac se mêlait aux senteurs déjà bien installées, et elle senti sa tête tourner un peu plus. Mais seul Robert importait. Ha, qu’elle était heureuse. Elle n’entendit pas le bouchon de bouteille sauter, et elle ne remarqua pas la pipe tourner avec l’assistant. Non, elle était décidément toute consacrée à son mari. Rien ne pouvait la faire décrocher. A part un juron lancé par l’assistant, par exemple. Oui, ça, ça pouvait la faire décrocher. Et d’ailleurs, quand on parle du loup….
Retombant brusquement de son nuage, elle s’interrogea brièvement sur ce qui se passait. Le medium rangeait ses cartes de tarot pendant que l’assistant gesticulait, visiblement pas vraiment content. Des petits cailloux étaient disséminés en petits tas sur la table. Au premier abord, le tas de l’assistant semblait plutôt petit comparé au tas place à côté de son employeur. Elle nota la bouteille. Du vin. Et du bon. Elle vit les cartes, et ça n’était pas du tarot. Alors elle brava son vertige soudain et se leva, indignée, ordonnant par habitude à son Robert de se taire deux minutes. Au même moment, ce dernier se lançait dans une tirade portant sur le tour de gras plus qu’imposant de « cette vieille carne qui ferait bien de payer et de se tirer vite parce que l’écouter pendant plus de deux heures raconter ses salades relève de la torture mentale à laquelle aucun mort digne de ce nom ne souhaiterait être soumis ». Une grosse louche d’ennui teintait la voix, à présent. Un silence gêné tomba sur l’assistance, que seules deux grosses larmes glissants lourdement au sol égaillèrent. Louise avait entendu. Le medium releva lentement la tête. L’assistant se tassa un peu plus. Mais personne n’osa parler. Une certaine gêne s’installait alors que de chaudes larmes coulaient à présent sur les grosses joues ridées de la vieille dame. Visiblement, l’ambiance n’agissait plus. Les herbes enivrantes non plus. Tout du moins, pas suffisamment pour l’empêcher de tourner les talons et de s’enfuir, sans mot dire. Elle courut, aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettait, et même ses muscles en partie atrophiés ne l’empêchèrent pas de retourner chez elle pour pleurer toutes les larmes du monde comme au premier jour de son veuvage. Et à aucun moment elle n’entendit la voix froide, désincarnée, frissonnante mais maintenant furieuse retentir.
« Sérieusement ! Combien de fois il faudra que je vous dise de ne pas gêner les clients sur la fin de la consultation ! ».
Pauvre ch’tite Louise!